OPERATIONS DE MAINTIEN DE LA PAIX ET INTERVENTIONS HUMANITAIRES: Une stratégie humanitaire

 

par Mme Luise Drüke, Administrateur Principal chargée des Affaires Européennes au Haut Commissariat pour les Réfugiés.

(Publie dans: Rapport de la Session Annuelle de l'Academie de Securite et de la Paix Internationales, 1993, France)

 

Je félicite M. Claude Nigoul et ses collaborateurs d'avoir choisi ce thème et d'avoir intégré une session sur les opérations de maintien de la paix et interventions humanitaires à la session de cette année. Ayant moi-même travaillé dans le cadre des opérations de maintien de la paix de « UNTAG », étant en charge des derniers mois de la coordination du rapatriement des réfugiés namibiens d'Angola en Namibie, je considère comme un privilège d'avoir été invitée aujourd'hui et de pouvoir vous adresser ces quelques paroles sur le thème de cette session.

Dans ce monde turbulent à la recherche d'un nouvel ordre, nous sommes confrontés à une succession de crises de réfugiés. En 1970, il y avait 2,5 millions de réfugiés ; il y a dix ans, il y en avait 11 millions. Aujourd'hui, leur nombre excède les 18 millions. Aucune région, aucun continent n'est immunisé à la souffrance du déplacement de populations. L'horreur de l'exode des Kurdes irakiens est déjà dépassé par le déchaînement de violence en ex-Yougoslavie et par la grande souffrance que connaît la Somalie. Avec la fin de la guère froide, l'intervention humanitaire est entrée dans une nouvelle phase qui se caractérise par quatre éléments principaux :

1. Comme l'univers prévisible des relations de la guerre froide a été remplacé par une période d'incertitude et d'instabilité, les groupes de gens en mouvement ne cessent de croître. Seulement en 1992, plus de 3 millions de réfugiés ont été forcés à l'exil.

 

2. La rivalité des supers-puissances et des « proxy-wars » a été remplacée par des conflits ethniques inter-étatiques. Le nationalisme, accompagné de graves conséquences sur le plan social et économique, a conduit à une multiplication de tels conflits.

 

3. Une troisième caractéristique du problème de l'asile à l'heure actuelle est que le nombre de personnes déplacées à l'intérieur de leur pays d'origine est encore plus important et peut même excéder les 20 millions. Beaucoup d'entre eux se trouvent dans la Corne de l'Afrique, où les réfugiés sont rentrés chez eux et se trouvent à nouveau déplacés aux côtés des civils qui se réfugient et des soldats démobilisés. Au Mozambique, la guerre civile des dernières années a produit 4 millions de personnes déplacées en plus des 1,5 million de réfugiés. Un tiers des 3 millions de personnes touchées par le conflit en Bosnie-Herzégovine sont déplacées à l'intérieur des frontières de leur propre pays. La violente dispute de l'Arménie et de l'Azerbajan au sujet de l'enclave de Nakorno Karabakh a produit des déplacements substantiels, tout comme le conflit du Tajikistan en Asie Centrale.

 

4. Sur un ton plus positif : les perspectives pour des solutions s'améliorent. Seulement en 1992, 1,5 million de réfugiés sont rentrés chez eux. Le nouveau climat de la coopération internationale conduit à la résolution de beaucoup de conflits non seulement entre Etats, mais aussi à l'intérieur des Etats comme au Salvador, au Cambodge et au Mozambique.

 

Les Nations-Unies revitalisées, ont engagé une nouvelle génération d'opérations de maintien de la paix, faisant la combinaison entre cessez-le-feu, démobilisation et observation des élections avec le retour de la réhabilitation des réfugiés. La Namibie et le Nicaragua sont des exemples du passé récent. Le Salvador et le Cambodge en sont des exemples actuels. Le Mozambique pourrait être un futur exemple.

Il est vrai qu'il y a une plus grande volonté de la part de la communauté internationale à traiter de manière collective les dangers pour la sécurité internationale du fait de conflits intérieurs et de déplacements massifs des populations comme en ex-Yougoslavie et en Somalie. Les interventions humanitaires ne sont plus seulement une annexe mais font partie intégrale de son agenda politique ; comme il l'a été clairement démontré par le rôle donné au HCR au sein de la Conférence Internationale sur l'ex-Yougoslavie. Ce n'est pas une coïncidence si le haut Commissaire, Madame Ogata, pour la première fois en 42 ans d'existence au HCR, a été invitée en novembre 1992 à prendre la parole au Conseil de sécurité.

 

L'action humanitaire est entrée dans une nouvelle phase complexe dans laquelle les réfugiés sont devenus partie intégrale de l'agenda de la paix et de la sécurité. Le Haut Commissariat est devenu l'élément humanitaire des opérations des Nations-Unies de maintien de la paix de deux manières : La première dans le contexte des urgences, en cherchant à réduire ou à contenir les déplacements de réfugiés, gagnant du temps et créant des espaces dans lesquels le processus politique peut continuer comme en Somalie ou en ex-Yougoslavie; ce que le Haut Commissaire appelle un « rôle préventif ». La deuxième est un « rôle de solution », dans lequel le HCR assiste à la mise en oeuvre des accords de la paix en aidant les réfugiés à retourner chez eux, comme par exemple au Cambodge et au Mozambique. Quels sont les défis de l'intervention humanitaire dans le contexte de la prévention et des solutions aux problèmes des réfugiés ? Le premier défi du nouvel aspect de notre capacité à répondre aux urgences à été notre partenariat avec les militaires pour l'appui logistique. Ceci a ajouté une nouvelle dimension à l'intervention humanitaire ainsi qu'au rôle des militaires dans le monde de l'après-guerre froide.

Le HCR est très reconnaissant aux équipes militaires mises à la disposition par les gouvernements, y compris le gouvernement français qui a contribué et appuyé l'opération du pont aérien et routier en Boznie-Herzegovine. Travaillant sous la supervision du HCR comme partie de l'effort humanitaire civil, leur contribution est cruciale pour sauver la vie de centaines de milliers de personnes déplacées et affectées par les conflits. Le pont aérien à Sarajevo a pris une valeur symbolique au-delà de l'assistance humanitaire.

Si une réponse rapide est notre premier défi, le second défi est encore plus controversé : la protection militaire de l'assistance humanitaire. Comme l'assistance humanitaire internationale devient un facteur clé dans beaucoup de situations de conflits intérieurs, les préoccupations de souveraineté nationale sont confrontées au souhait international de couvrir les besoins urgents. Pour la première fois, dans sa résolution 688 en avril 1991, le Conseil de Sécurité a insisté pour que l'Irak permette l'accès immédiat des organisations humanitaires internationales à tous ceux ayant besoin d'assistance dans toutes les régions de l'Irak. Ceci a été suivi rapidement par la création de « Zones de Sécurité » dans le nord de l'Irak par les Forces de Coalition. Peu après, les Forces de Coalition ont transféré leur travail humanitaire au HCR. Toutefois, l'action du HCR n'était pas basée sur la résolution 688 mais sur un «mémorandum of understanding» négocié entre les Nations-Unies et le Gouvernement de l'Irak. Nul doute, l'adoption de la résolution 688 et la détermination apparente de la Communauté internationale à la faire respecter a influencé le cours des négociations. Toutefois, c'était avec l'accord du gouvernement irakien que le HCR et ses partenaires des agences bénévoles ont opéré dans le Nord de l'Irak.

L'engagement du HCR en faveur des réfugiés et des personnes déplacées en Yougoslavie a eu lieu avant le déploiement des casques bleus de l'ONU. En fait, c'était en novembre 1991 que le HCR, à la demande du Secrétaire Général des Nations-Unies, a commencé à assister les déplacés du conflit en ex-Yougoslavie, afin d'empêcher ou de contenir d'autres déplacements. Les casques bleus ont été déployés le long de la frontière avec la Croatie au début de l'année 1992. Lorsque les combats se sont étendus en Bosnie-Herzégovine, le Conseil de Sécurité a adopté la résolution 752 le 15 mai 1992 qui soulignait le besoin urgent de l'aide humanitaire et appuyait l'acheminement de l'aide humanitaire à toutes les victimes du conflit. Comme les combats se sont intensifiés, le Conseil de Sécurité a adopté la résolution 758 qui a étendu les responsabilités des casques bleus à la protection de l'aéroport de Sarajevo et à l'accès de la ville, ce qui a permis au HCR d'organiser un pont aérien vers cette ville assiégée.

 

Le 13 août 1992, le Conseil de Sécurité a adopté la résolution 770 qui permet la possibilité d'invoquer la force militaire sous le Chapitre VII de la Charte des Nations-Unies, pour assurer l'apport d'aide humanitaire. Cette résolution n'a cependant pas été mise en oeuvre. Le Conseil de Sécurité, dans sa résolution 776, a étendu le mandat des casques bleus à tout le territoire de la Bosnie-Herzégovine pour deux raisons : assurer le maintien de la paix et appuyer les activités humanitaires du HCR.

Le recours à l'appui militaire pour l'intervention humanitaire a causé un grand débat au sein du HCR et ailleurs. Il y a des différences compréhensibles et évidentes entre le mandat humanitaire du HCR et les objectifs politiques du Conseil de Sécurité. Le lien direct entre les deux pourrait, au moins potentiellement, mettre en danger notre neutralité et affecter notre possibilité de travailler en sécurité et en confiance des deux côtés de la ligne de combat. Mais les conditions de sécurité sur le terrain nous ont laissé peu de choix. En fait, même le Comité international de la Croix-Rouge a demandé - et obtenu - la protection des casques bleus des Nations-Unies pour ses convois de prisonniers libérés. Ainsi est la férocité des conflits actuels et le manque de respect pour les principes humanitaires.

Le troisième défi de l'action humanitaire consiste à tenter de protéger les personnes déplacées à l'intérieur de leur pays en proie à la guerre et à la violence. Ceci est le rôle traditionnel du Comité International de la Croix-Rouge. Le HCR n'a pas de mandat pour ces personnes. Nous pouvons seulement agir à la demande spécifique de l'Assemblée Générale ou du Secrétaire Général, et nous sommes appelés de plus en plus à le faire, puisque les Nations-Unies prennent un rôle plus actif dans les conflits internes, ce qui demande des efforts toujours plus important de coordination, comme le disait aussi M. Sommaruga et le doyen Torrelli.

 

En l'absence de principes juridiques pour des personnes déplacées au-delà du droit humanitaire ou d'un mécanisme pour le faire respecter plus efficacement, la présence internationale est devenue l'instrument de protection le plus effectif dans des situations de conflits intérieurs. Aujourd'hui, le HCR oeuvre dans des situations de telle insécurité où, par le passé, nous aurions évacué notre personnel.

Quant aux solutions par des rapatriements librement consentis, ils se passent de plus en plus - comme intervention humanitaire - dans le contexte des opérations de maintien de la paix.

Avant de conclure permettez-moi, Monsieur le Président, d'exprimer notre reconnaissance à tous ceux qui travaillent avec le HCR tant les gouvernements que les organisations internationales, intergouvernementales et non gouvernementales, spécialement la Communauté Européenne qui est devenue notre partenaire principal à plusieurs niveaux et le Comité International de la Croix-Rouge ici présent en la personne de son Président, M. Cornelio Sommaruga.

Finalement, en guise de conclusion, l'action humanitaire a un impact direct sur la sécurité globale et le maintien de la paix. Comme l'action humanitaire est liée d'une manière dynamique aux opérations de maintien de la paix et « Peace-Making », nous devons chercher à mobiliser l'appui politique pour nos activités, tant en préservant la neutralité et l'impartialité de notre action humanitaire.

 

Arrivés aux limites de l'humanitarisme, notamment en ex-Yougoslavie, nous sommes tout de même convaincus que l'action humanitaire peut créer l'espace et le temps nécessaires à l'action politique, mais elle ne peut jamais s'y substituer.

 

 

 

S OMMAIRE

 

Message de S.E. M. Boutros BOUTROS GHALI : Secrétaire Général de l'Organisation des Nations Unies:                                                        5

 

Rapport introductif par le Professeur René-Jean DUPUY, Membre de l'Institut des Sciences Morales et Politiques, Professeur au Collège de France, Président de l'Académie de la Paix et de la Sécurité Internationales :                                                                                                                  7

 

Allocution de Mme Catherine LALUMIERE, Secrétaire Général du Conseil de l'Europe:                                                                                  13

 

"L'évolution des relations entre les Communautés Européennes et les Nations-Unies

par M. Peter SCHMIDHUBER, Membre de la Commission des Communautés Europ                                                                                      17

 

Allocution de M. Horst LANGES,

Membre du Parlement Européen:                                                                                                                                                                    21

 

 Allocution de M. Alexandre SLIPTCHENKO, Ambassadeur, Délégué permanent de l'Ukraine auprès de l'Office des Nations Unies à Genève                                                                                                                                                                                                         25

 

"L'Alliance est maintenant prête à jouer le rôle de partenaire actif des Nations Unies

en Europe" par M. Manfred WöRNER, Secrétaire Général de l'OTAN                                                                                                          27

 

"Les forces au service des Nations Unies et la contribution de la France", par

M. Maurice TORRELLI, Doyen de l'Institut du Droit de la Paix et du

Développement de l'Université de Nice                                                                                                                                                          29

 

Intervention de M. Cornelio SOMMARUGA, Président du Comité International de la

Croix Rouge                                                                                                                                                                                                  51

 

"Opérations de maintien de la paix et interventions humanitaires : une stratégie

humanitaire, par Mme Luise DRUKE, Administrateur principal chargée des

affaires européennes au Haut Commissariat pour les Réfugiés                                                                                                                         55

 

Actions Onusiennes et réactions régionales dans la zone Asie-Pacifique par

M. Jean-Claude COURDY, Journaliste, Ecrivain, Producteur de

télévision:                                                                                                                                                                                                      59

 

Commentaires et Analyse par M. Herbert LAMM:                                                                                                                                         63

 

Quelle coopération face au défi de la sécurité internationale ? Les leçons de la crise

 en Somali, par M. Layashi YAKER, Secrétaire général adjoint des Nations-Unies,

Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique                                                                                                                       73